Indisciplinarité

Pratique indisciplinaire

La naissance d’une pratique indisciplinaire. Née de mes expérimentations autour de l’image saisie, ou « qui peut voir », les gestes [d’un public au sein d’un dispositif technique] discernés par un système computationnel a induit le rattachement de la matière algorithmique à l’espace poétique m’ayant alors impliqué dans les questions de relation entre culture et technique. Voici quelques perspectives faisant suite à mes bidouilles, qui tentent d’élargir le cadre théorique initial axée principalement sur l’image-relation à celui de l’étude de « systèmes » abstraits. C’est d’ailleurs pour cela que le blog, initialement baptisé « vidéo-interactivité », est renommé « indisciplinarité ».

« La plus forte cause d’aliénation dans le monde contemporain réside dans la méconnaissance de la machine, qui n’est pas une aliénation causée par la machine, mais par la non-connaissance de sa nature et de son essence, par son absence du monde des significations, et par son omission dans la table des valeurs et des concepts faisant partie de la culture ».1

Image-relation

Lorsque j’étais aux Beaux-Arts ces quatre dernières années, dans la ville d’Épinal, mon travail s’articulait autour des questions de la relation de la culture à la technique par le biais spécifique des technologies numériques : il était question d’ « image-relation2 ». En quelques mots, l’ « image-relation » dans mon cas consistait à créer des dispositifs interactifs intégrant le spectateur dans le processus du déroulement de l’image, dans mon cas le plus souvent projetée. Les faits et gestes du spectateur pouvait modifier le comportement de l’image, considérée alors comme entité intelligente douée de « sensations » (Dans mon cas il s’agissait surtout de réaliser de la « stupidité artificielle »).

Si je parle d’image-relation plutôt que « d’installations vidéo-interactives », c’est surtout pour mettre en avant la dimension dramaturgique de la relation entre un public et une machine. L’aspect technique (l’intégration de l’ordinateur au sein de dispositifs) est à la fois sujet et objet et il devient corps poétique, plutôt qu’exclusivement entité technique (comme un ordinateur qu’on utiliserait pour ne faire que des calculs). Ainsi, le flux de code sur lequel repose la production devient matériau poétique, il fait partie du système qui fait l’ « œuvre »; Il y a intégration du code au sein du domaine des significations. Le code est considéré comme système discursif au même titre que la parole ou l’écriture.3

Toutes les questions soulevées par ces expérimentations m’ont emmené vers des questions autour de la discrétisation du « réel » du domaine gestuel, de l’écriture et de la parole. Dans un premier temps par un biais purement matériel et très spécifique avec l’informatique, puis dans un second temps, plus abstrait, celui de la critique d’un régime de la computation, d’un monde du tout-calculé, de l’information, des données ; quelles sont les implications qu’opèrent ses structures numériques sur notre perception du monde et quelle est la nature des nombres qui modélisent, réinterprètent le monde « continu » ? Bref, quels sont les enjeux de la grammatisation ? Quels sont les modèles mathématiques qui permettent de faire le lien entre les différents systèmes discursifs ?

La grammatisation est un processus de description, de formalisation et de discrétisation des comportements humains (voix et gestes) qui permet leur reproductibilité. Grammatiser, c’est isoler des grammes et des graphes (éléments constitutifs en nombre finis formant un système). Grammatiser c’est donc discrétiser un signal et de ce fait pouvoir le reproduire. Par exemple, je peux discrétiser la langue avec une trentaine de signes diacritiques : les lettres de l’alphabet. L’alphabet permet de retranscrire n’importe quelle langue du monde dont il accomplit la discrétisation littérale. Le concept de grammatisation permet de définir des époques et des techniques qui apparaissent et qui ne disparaissent jamais (en aucun cas l’informatique ne fait disparaître la lecture et l’écriture, c’est au contraire une archi-lecture qui change les conditions de la lecture et de l’écriture).4

Hégémonie du discret

« Des inquiétudes sont susceptibles de naître si les opérations de la machine sont à ce point rendues obscures que ses utilisateurs perdent de vue ou ignorent le fonctionnellement réel des logiciels, se trouvant alors à la merci d’entreprises prédatrices comme Microsoft.

[…] Les ordinateurs ont cessé d’être de simples outils, pour autant qu’ils l’aient été. Ce sont des systèmes complexes qui, de plus en plus, produisent les conditions, les idéologies, les hypothèses et les pratiques qui nous aident à construire ce que nous appelons la réalité. » 5

Il existe un espace discret ou des données affluent à un rythme formidable: c’est un lieu qui co-existe à notre monde continu scanné, échantillonné, rangé par les algorithmes. Cet espace discret est la proie des entreprises hégémoniques comme Google ou Facebook monopolisant ces données à des fins commerciales, ou de surveillance parfaisant ainsi un capitalisme dès plus féroces. Cet espace discret, est aussi celui de nos désirs fixés et influencés par des intelligence artificielles, ces succubes nourries à pelletées de données personnelles.

« Une intelligence qui, à un instant donné, connaîtrait toutes les forces dont la nature est animée et la situation respective des êtres qui la composent —si d’ailleurs elle était suffisamment vaste pour soumettre ces données à l’analyse, embrasserait dans la même formule les mouvements des plus grands corps de l’univers et ceux du plus léger atome; rien ne serait incertain pour elle, et l’avenir, comme le passé, serait présent à ses yeux. »6

Pierre Simon Laplace écrivait cela en 1840, avec un certain enthousiasme, du temps ou la science et le progrès étaient gonflés d’optimisme; Aujourd’hui, avec le transit quasi-instantané de l’information et de son traitement par des algorithmes propriétaires d’intelligence artificielle, il est cocasse de ré-interpréter cette citation…

Mais il ne s’agit pas de refuser sauvagement le numérique et ses objets, qu’ils soient matériels (tablettes, ordinateurs, data-centers, objets connectés…) ou conceptuels (machine de Turing, théorie de l’information de Shannon), car le numérique est un poison autant qu’un moyen d’émancipation. Pour le considérer plutôt comme moyen émancipation, il ne faut plus le considérer uniquement comme système discursif technique, mais le considérer comme un ensemble de signes et de symboles, de sorte qu’il investisse le champ esthétique. La relation discret/continu droit s’expliciter dans un cadre didactique ; que le nombre se distancie de la machine et s’incarne dans le geste et dans la parole. La machine ultime7 de Claude Shannon est un bel exemple…

Didactique

Ces questions autour du langage et de ses structures logiques ont été abordés par de nombreux mathématiciens (Turing, Shannon…), et notamment ceux du collectif philosophique du Cercle de Vienne avec leur conception scientifique du monde, inspiré par un Wittgenstein poète, philosophe et logicien. Ce sont des sujets qu’ils ont développés et qui irriguent aujourd’hui mes réflexions sur une discipline transdisciplinaire, voulant coupler philosophie et histoire des sciences, philosophie des techniques, pratique scientifique effective et les arts visuels ou vivants ; Bertold Brecht parlait d’un théâtre qui considère le temps présent comme moment historique, incluant les combats politiques mais aussi les sciences dans un récit ouvert et émancipateur (décidément, les intellectuels progressistes autrichiens du XXeme siècle était bien décidés à établir des ponts entre les domaines !). Ici, je suppose qu’il faut composer une esthétique, dans le sens ou il permet un état d’éveil, avec les arts, les sciences et les techniques.

Les mathématiques sont aussi un langage ; un langage qui recouvre et peut décrire toutes les relations entre les éléments d’un ensemble. C’est sa nature œcuménique, abstraite qui m’ont fait bifurquer de l’art aux mathématiques. Cette cloison entre arts et mathématiques est par ailleurs bien relative : Pythagore et ses gammes, Kepler et son Harmonie, Ernst et ses mouches non-euclidiennes, Eva Molnar et ses carrés assujettis à 1% de chaos, Alain Badiou et ses catégories, etc…

Ce qui est cocasse, c’est que le point de départ de mon travail aux Beaux-Arts et tout ce qui s’en suivi fut une petite phrase dans un livre de vulgarisation sur les fonctions (« Le discret et le continu » de Norbert Verdier) concernent l’engendrement du discret et du continu par l’un ou par l’autre.

1 – G.Simondon, « Du mode d’existence des objets techniques »

2 – Jean Louis Boissier, « La relation comme forme »

3 – Emmanuel Quinz, Katerine Hayles « Parole, Écriture, Code »

4 – Chistian Faure, « Les enjeux de la grammatisation des relations », http://www.christian-faure.net/2011/02/11/les-enjeux-de-la-grammatisation-des-relations/

5 – Emmanuel Quinz, Katerine Hayles « Parole, Écriture, Code »

6 – Pierre Simon Laplace, « Essai philosophique sur les probabilités »

7 – Invention ludique de Claude Shannon, voir ici → https://fr.wikipedia.org/wiki/Machine_inutile