Indisciplinarité

Notes sur l’ « Esthétique des systèmes » de Jack Burnam.

Objets, forme, relation

Dans Esthétiques des systèmes, Jack Burnam esquisse un « vocabulaire critique » des pratiques artistiques qui n’ont pour approche, ni l’attitude fétichiste qui s’occupe des objets uniques (le « grand art »); ni à l’inverse, l’approche post-formaliste teintée de « nihilisme » qui consistent à proposer des « non-objets d’art », des artefacts d’œuvres dites conceptuelles (voulant malgré tout appartenir à l’ « histoire de l’art »). Ces pratiques « nouvelles », innomées donc informes sont difficilement défendables, Burnam les définit alors comme « systémiques » en vue de constituer un corps identifiable avec ses concepts propres. Dans la continuité de l’agitation des iconoclastes du début du XXeme siècle (faisant d’ailleurs référence à Duchamp) une perspective systémique ne considère pas la production d’entités matérielles comme unique moyen de création, mais, de façon beaucoup plus inclusive, s’attache aussi à la puissance relationnelle et didactique de potentiels objets. Ici, la notion d’ « objets » est entendu dans son sens le plus général, celui d’ « entités abstraites », celui d’élément ou de partie d’un ensemble, — qui seraient inclus dans ce système.

« Montrer que l’art ne consiste pas en entités matérielles, mais en relations entre les personnes ainsi qu’entre les personnes et leur environnement ». 1

En empruntant aux scientifiques la notion de « développement morphologique », il pose la notion de « système » comme un « complexe de composantes en interaction » qui se conceptualise tout d’abord au delà du cadre très spécifique des institutions artistiques, voyant par exemple dans les stratégies militaires, une forme d’art.

« La perspective des systèmes s’attache à la création de rapports stables, suivis, entre système organiques et non-organiques, que ce soient les quartiers, les complexes industriels, les fermes, les moyens de transport, les centres d’information, les centres de divertissement, ou toute autre matrice de l’activité humaine. »2

Dans ce cadre artistique, la « syntaxe visuelle » n’a plus l’exclusivité de la forme, la pratique analytique (les processus antérieurs à l’intégration de nouveaux objets dans la structure systémique ainsi que l’étude des relations qui unissent les différents éléments) est aussi considérée comme une forme en soi. Mais, d’une certaine manière, les idées sont des images, « il n’y a pas d’idées sans images ». Analyser, c’est tenter de modéliser, de structurer en diagramme des choses entre elles. Trouver les nœuds, tisser des liens. [Temps théorique, esthétique du graphe, de l’idée]

« Située entre des médias électroniques agressifs et deux cents ans de vandalisme industriel, l’idée longtemps répandue qu’une minuscule production d’objets d’art puisse en quelque manière « embellir » ou même modifier substantiellement l’environnement était naïve. Une illusion parallèle existait dans l’idée que l’influence artistique s’imposait par une osmose psychique dégagée par ses objets. En conséquence, l’intérêt de pure forme pour la beauté publique reste l’apanage de musées bien gardés. […] Dans une société si aliénée, seule la fonction didactique de l’art continue à avoir du sens. L’artiste opère comme un provocateur quasi-politique, même s’il n’est à aucun titre un idéologue ou un moraliste ».3

Le geste [politique] est un opérateur puissant au sein d’une pratique systémique, il est une action physique et symbolique qui prend corps dans une forme proche de la pratique théâtrale, sans se soucier de la légitimité de quelconque « proscenium ». Le geste n’est pas seulement un médium. (Comme au théâtre, il a son importance. Il y a sans doute au moins mille façons de traverser une scène, on traverse pour aller de A vers B, mais les propriétés de l’action « aller » ne sont pas négligeables, de la même façon qu’on ne regarde pas seulement pour voir. On ne regarde pas de la même manière sa copine ou son copain que le policier sévère qui effectue un contrôle d’alcoolémie – enfin je suppose).

Il y a des similarités entre ce qui s’apparenterait au domaine effectif d’un système et le point de vue de Brecht sur le théâtre qu’il considère d’ailleurs comme « un champ », un espace didactique qui veut se lier au réel, en contribuant au processus d’émancipation des acteurs et du public.

« Nous avons besoin d’un théâtre qui ne permette pas seulement les sensations, les aperçus et les impulsions qu’autorise à chaque fois le champ historique des relations humaines sur lequel les diverses actions se déroulent, mais qui emploie et engendre les idées et les sentiments qui jouent un rôle dans la transformation du champ lui-même. »4

En un sens, on pourrait considérer Brecht comme un « systématicien ». La science et les techniques, la « relativité historique », les questions sociales, les interactions entre l’ensemble de ses sujets et de ses représentants structurent « son » théâtre, l’argument d’un moment didactique. Ce moment didactique, lui, pourrait être considéré comme un système instable initialement, mais en voie de structuration. Le « gestus social » serait l’opération de stabilité qui permettrait de faire tendre la structure de nature systémique magmatique (incomplète, informe) vers un groupe de significations.

p55« […] les personnages s’injurient, se complimentent, s’instruisent l’un l’autre, etc. Au nombre des attitudes prises par des hommes les uns envers les autres, comptent même les attitudes en apparence entièrement privées, telles que les manifestations de la douleur physique dans la maladie ou les manifestations de religiosité. Ces manifestations gestuelles sont le plus souvent très complexes et pleines de contradictions, de sorte qu’il n’est plus possible de les rendre en un seul mot, et le comédien doit prendre garde, dans sa composition qui ne peut être qu’une amplification, de n’en rien perdre, mais au contraire d’amplifier l’ensemble tout entier. »5

Par ailleurs, ce n’est aussi pas un hasard si Jack Burnam s’inspire des scientifiques pour modéliser et généraliser des pratiques artistiques relationnelles, analytiques; Il cite notamment le biologiste Ludwig von Bertalanffy qui lui permet de définir un système comme un « complexe de composantes en interaction » en ajoutant que l’artiste-analyste « est un perspectiviste qui considère les buts, les frontières, la structure, la réception, la production et l’activité qui en dépend à l’intérieur et à l’extérieur du système ».

En effet, la notion de « système » peut -être rattachée à quelques théories scientifiques plus antérieures qui s’attachent à l’étude des relations entre des objets abstraits et des propriétés générales… Et c’est notamment le cas pour la puissante théorie mathématique des groupes. En reprenant les mots de Hermann Weyl, phycisien et mathématicien, l’approche systémique de Burnam ressemble à …

« … L’approche abstraite des groupes [qui] nous ouvre à une réalité mouvante en perpétuelle transformation, dans laquelle les choses sont des forces, la nature est comme un organisme, et les mathématiques, elles mêmes, une construction symbolique du monde »…6


1- Jack Burnam, « Esthétique des systèmes »
2-Gros ibid.
3-ibid. à bière
4-Bertod Brecht, « Petit organon pour le théâtre »
5-Ibid. dis donc
6-Benoit Timmermans, citation de Weyl, « Histoire philosophique de l’algèbre moderne ».