Indisciplinarité

Les formes de l’expérience (partie 01)

Un billet en deux parties sur 1) l’expérience comme processus de création de formes (feat Dewey et Burnam) et 2) sur les formes produites par l’expérience au sein d’un environnement à l’intérieur duquel on entretient des rapports grammatisés avec ses objets (fitte Burnam, Hayles, Simondon). Cela donnera lieu à un troisième article sur la forme et les magmas.

J’ai écrit ce texte (ici sa première partie) dans le cadre d’un dossier pour des concours… Je coupe les parties trop personnelles, sur ma pratique artistique. Ce sera donc à étoffer… Mais heureusement qu’il est là ce blog, heing!

[…] Je développerai ici une « axiomatique » de l’expérience comme processus de création de formes, puis en la plaçant dans une perspective systémique qui intègre les flux informationnels dans le champ expérimental et esthétique. […]

Selon John Dewey, l’art se développe à partir de l’expérience quotidienne, […] et la nature de l’expérience est déterminée par les conditions fondamentales de l’existence. [Or], l’existence se déroule dans un environnement ; pas seulement dans cet environnement mais aussi à cause de lui, par le biais de ces interactions avec lui11 • John Dewey, L’art comme expérience, Folio Essais, p.45. Cette interaction avec son environnement, c’est le travail des relations que tient un organisme avec lui, par le travail de soi, de l’ajustement de ses capacités d’adaptation : S’adapter à son environnement, c’est-à-dire essayer de réduire le fossé qui sépare un organisme à son milieu qui l’aliène, c’est entrer dans un état de déphasage temporaire qui permet de passer à un état d’instabilité à un état de stabilité par le travail du perfectionnement des opérations de relation entre l’organisme (l’élément) et son milieu (son ensemble).

Cette relation, si elle subsiste, si elle est stable, est quoiqu’il arrive née d’une tension, d’un moment catastrophique. Ce moment «catastrophique», c’est-à-dire cette discontinuité qualitative22 • Selon René Thom, « toute morphologie, (toute forme), se caractérise par certaines discontinuités qualitatives du substrat. Le siège de la morphologie étudiée appartient au domaine U de l’espace substrat … Un point x de U sera dit régulier si il existe un voisinage V(x) de x dans U tel que ∀ y de V(x) ce processus a la même apparence qualitive qu’en x. Les points réguliers forment un ouvert dans U. Le complémentaire fermé K = U-W (W étant tout sauf U) sera appelé espace fermé des catastrophes». René Thom, Modèles mathématiques de la morphogénèse, p.9 et 10. De plus, une forme selon Bourriaud est « une unité cohérente, une structure (entité autonome de dépendances internes) qui présente les caractéristiques d’un monde : l’œuvre d’art n’en a pas l’exclusivité ; elle n’est qu’un sous-ensemble dans la totalité des formes existantes. Dans la tradition philosophique matérialiste qu’inaugurent Épicure et Lucrèce, les atomes chutent parallèlement dans le vie, suivant une légère diagonale. Si l’un de ces atomes dévie de sa course, il « provoque une rencontre avec l’atome voisin et de rencontre en rencontre un carambolage, et la naissance d’un monde »… Ainsi naissent les formes, de la « déviation » et de la rencontre aléatoire entre deux éléments parallèles jusqu’alors. Pour créer un monde, cette rencontre doit être durable : les éléments le constituent doivent s’unifier dans une (nouvelle) forme …». p17-18, Nicolas Bourriaud, L’esthétique relationnelle, Les presses du réel. qui sépare un élément de son ensemble, est gage de l’apparition de nouvelles formes au sein de l’ensemble ; elle amène avec elle les germes d’une perfection proche de l’esthétique33 • Dewey, loc cit., p.48. L’expérience, comme relief du temps, comme instant majoré44 • Gaston Bachelard, Fragments d’une poétique du feu, PUF, p.65 et p.68., comme forme[s] de vitalité plus intense55 • Dewey, loc cit., p54 & p55, comme système d’images vécues sont absorbées dans le présent pour «plus» vivre dans l’instant qui arrive… L’expérience est synonyme d’interpénétration totale du soi avec le monde des objets et des événements66 • Dewey, loc cit., p54 & p55. La véritable expérience permet d’entrer en symbiose avec le monde, d’entretenir avec lui des rapports fins et intimes.

Dewey, en utilisant largement des images dynamiques de la botanique, illustre en faisant contraster une vision vitaliste de l’expérience comme fertilisant d’une vie «plus haute», comme augmentation fine77 • Gaston Bachelard, Fragments d’une poétique du feu, PUF, p.35 de l’existence, avec la vision du «collectionneur capitaliste typique»88 • John Dewey (ibid.) affirme non sans ironie p.38, que le «collectionneur typique» et le «capitaliste typique» ne font qu’un…, qui isole dans des musées une multitude d’objets d’art coupés de leur fonction symbolique initiale, proprement signifiante ; en faisant partie de la vie d’une communauté organisée, d’un tout organique99 • Dewey, loc cit, p.36, où par exemple chez les grecs, la musique, le théâtres, l’architecture épousai[en]t des fins sociales, enrichissaient la vie civique :

« La musique et le chant faisaient intimement partie des rites et des cérémonies dans lesquels la signification de la communauté atteignait son apogée. Le théâtre rejouait avec vitalité les légendes et l’histoire du groupe. […] Impossible de libérer de tels arts de leur enracinement dans l’expérience directe sans qu’ils perdent leur signification ».1010 • Ibid. à bière

Lorsque de nombreuses civilisations organisent le genius loci de leurs sociétés par des techniques1111 • Pourquoi ici « techniques » plutôt que « art » ? Pierre-Damien Huyghes : «L’appellation « art » courante de nos jours renvoie à quelque chose d’assez récent dans l’histoire de l’humanité, postérieur à la Renaissance. Les Grecs n’ont pas de mot, pas un seul en tout cas, pour dire cela. En outre le mot a lui-même deux étymologies possibles. Certes, il y a ars qui pourrait par convention servir de traduction à technè. Bien qu’il s’agisse de racines très différentes, les champs sémantiques de ces deux termes se recouvrent en effet (un « ouvrage d’art », ars en latin, est assurément un fait technique, un cas de technè). Mais il y a aussi artus, articulation. Peut-être les Grecs, lorsqu’ils disaient technè, entendaient-ils l’articulation de quelque chose qui est de l’ordre d’une idée avec quelque chose qui est de l’ordre de la matérialité. Mais il est compliqué de rabattre exactement le mot artus sur le mot technè…» Pierre-Damien Huyghes, Revue Back Office #1, « Faire franchir un pas à une technique », en composant avec des opérations relationnelles les individus et les instituions sociales, les musées (qui pour Dewey, sont pour la plupart […] des monuments rappelant la montée du nationalisme et de l’impérialisme, des institutions consacré[es] en partie à l’exposition des trésors amassés par ses monarques lors de la conquête d’autres nations1212 • Dewey, loc cit, p. 37) isolent les objets d’art de leur lieu de leur de production et de leur fonction sociabilisante, de confection d’un moi-commun par les arts et les techniques artistiques et politiques *1313 • Dans récit de Protagoras par Platon, il y a successivement deux dons divins qui sont accordés aux hommes: l’intelligence artisane qui leur permettent de bâtir des villes; et les arts politiques, pour éviter les injustices dans les cités où ils sont regroupés….

Il y a l’exposition d’artefacts qui minorent leurs significations premières au détriment de la démonstration d’une puissance militaire vampirisant les symboles des peuples étrangers, ou épuisant ceux des civilisations antérieures. Les objets rassemblés sont le reflet et l’affirmation d’une position culturelle supérieure, tandis que leur isolement de la vie ordinaire reflète le fait qu’ils ne font pas partie d’une culture naturelle et spontanée1414 • Dewey, loc cit, p 38. Les images qui émanent du système muséal pourraient, selon cette vision, être de nature greffée1515 • Gaston Bachelard, L’eau et les rêves, Le livre de Poche, p18: « (…) il faut l’union d’une activité rêveuse et d’une activité idéative pour produire une œuvre poétique. L’art est de nature greffée.(…) »10., superficielles, perdant une part de puissance esthétique, qui la tire essentiellement de la vie qu’elle a drainé partiellement, faute de contexte de vie des objets.

Il y a donc la nécessité pour lutter contre ces formes de minoration de la vie par l’isolement de l’art de l’expérience et la potentialité esthétique qu’elle porte, de renouer avec l’idée que l’expérience avec les flux environnementaux (aujourd’hui notamment l’abondance des flux informationnels) est une expérience produisant des formes et ouvre des champs relationnels avec un système. Cette expérience, en vue de dépasser une situation où elle nous aliénerait, dans une perspective symbiotique, serait esthétique à la seule condition qu’on tienne des rapports stables avec l’environnement et ses flux.
Cette stabilité est la condition nécessaire pour qu’elle amène les germes d’une émancipation par la symbiose, le dialogue homme/machine, plus généralement, avec tous les éléments de l’ensemble.

Il faut considérer le « tout », « l’environnement », ou encore le « système » et ses objets organiques ou non-organiques, dans un système total où l’on analyse la qualité des relations qui s’opèrent en son sein. Travailler ces relations, développer un arsenal d’opérations relationnelles, les essayer, vivre des expériences au sein des structures, aujourd’hui avec les technologies relationnelles (comme les réseaux sociaux), est une pratique artistique en soi, un ouvrage, c’est-à-dire un travail conscient des opérations dans une perspective d’ouverture, dans une perspective systémique.

«La perspective des systèmes s’attache à la création de rapports stables, suivis, entre système organiques et non-organiques, que ce soient les quartiers, les complexes industriels, les fermes, les moyens de transport, les centres d’information, les centres de divertissement, ou toute autre matrice de l’activité humaine.»1616 • Jack Burnam, Esthétique des systèmes», Les Presses du Réel, « Labex », 2015, p. 59. « L’art en tant que mécanisme d’adaptation, est le renforcement de la capacité à être conscient de la disparité entre un modèle comportemental et les exigences inhérentes à l’interaction avec l’environnement. L’art est comme la répétition de ces situations réelles dans lesquelles il est essentiel à notre survie de supporter une tension cognitive […] ». 1717 • Jack Burnam, Esthétique des systèmes», Les Presses du Réel, « Labex », 2015, p. 59.

Cet environnement, appréhendé au niveau individuel, est un « champ morphogénétique », un champ dynamique contenu dans un ensemble plus global, générant des formes et des circonstances multiples. Ce champ dynamique est l’argument d’un processus d’adaptation par la saisie de l’information, de sa mise en scène en jouant avec les images matérielles provenant de l’imaginaire technologique, comme le code, qui, considéré comme système discursif propre, porte la condition d’un véritable dialogue homme/machine. Dans récit de Protagoras par Platon, il y a successivement deux dons divins qui sont accordés aux hommes: l’intelligence artisane qui leur permettent de bâtir des villes; et les arts politiques, pour éviter les injustices dans les cités où ils sont regroupés…