Indisciplinarité

L’expérience discrétisée, les formes de l’archiviste (partie 02)

Deuxième et dernière partie de l’article portant sur « Les formes de l’expérience ». On termine de poser la problématique autour des questions soulevées… Un point de départ formaliser pour commencer les recherches! J’ai écrit ce texte dans le cadre des inscriptions en master, donc, parfois, si je dérive sur ma pratique personnelle, n’y voyez pas un sursaut narcissique évident, mais voyez plutôt tout ça comme une justification de mon travail sur ces questions…

Jack Burnam a développé une méthode analytique pour étudier les rapports entre les flux et entre les objets d’un système et leurs transformations, en plaçant toutes les interactions dans le champ artistique (et en les assujettissant alors au jugement esthétique) : la systématique11 • Proposition de Caroline A. Jones, développée dans le texte « Systématique », en postface de « Esthétique des systèmes», Les Presses du Réel, «Labex », 2015, p. 109.. La systématique pose les enjeux esthétiques qu’amène l’information et son flux, de nos rapports avec l’environnement et notre capacité à produire de l’information. La systématique nous22 • Ce nous, c’est celui des utilisateurs des technologies relationnelles comme les réseaux sociaux, les moteurs de recherche… fait renouer des relations avec notre environnement avec lequel on entretient des rapports grammatisés33 • « La grammatisation est un processus de description, de formalisation et de discrétisation des comportements humains (voix et gestes) qui permet leur reproductibilité. Grammatiser, c’est isoler des grammes et des graphes (éléments constitutifs en nombre finis formant un système). Grammatiser c’est donc discrétiser un signal et de ce fait pouvoir le reproduire». Définition de Christian Fauré, membre de l’association «Ars Industrialis». http://www.christian-faure.net/2011/02/11/les-enjeux-de-la-grammatisation-des-relations/, avec les flux informationnels, et de façon plus générale, avec les technologies relationnelles, dans une approche dynamique, non-circonscrit à la production d’objets clos restant au passage « l’apanage des musées bien gardés »44 • Burnam, loc.cit, p60. La perspective systémique, c’est l’esthétique de l’expérience préoccupé par l’accomplissement de l’élan artistique dans une société technologique avancée.55 • Ibid. p73.

« En situation de guerre, un logiciel contrôle la trajectoire d’un missile intelligent jusqu’à sa cible, ajustant celle-ci tout au long du parcours. Des logiciels font fonctionner les entrepôts et les chaînes de fabrication d’Amazon, de Gap, de Dell et de nombreuses autres entreprises en leur permettant d’assembler et de distribuer des objets matériels dans le monde entier de façon quasi instantanée. Les logiciels permettent aux magasins et aux supermarchés de réapprovisionner automatiquement leurs rayons, ainsi que de déterminer automatiquement quels articles devraient être soldés, à quel prix, quand et où dans les magasins. […] Écoles et hôpitaux, bases militaires et laboratoires scientifiques, aéroports et villes — tous les systèmes sociaux, économiques et culturels de la société moderne fonctionnent grâce à des logiciels. »66 • Lev Manovich, « Logiciel culturel » Revue Back Office, http://www.revue-backoffice.com/numeros/01-faire-avec/lev-manovich-logiciel-culturel

Nos structures reposent sur des flux de code et nous entretenons des rapports biaisés et imaginaires avec la nature véritable des logiciels et des données brassées… Nous nourrissons, avec les rapports grammatisés qu’on entretient, les grands groupes comme Google, en leur livrant des quantités de données considérables. Nous sommes producteurs de données enregistrées et ordonnées, archivistes malgré nous… et «il nous faut bien l’être»77 • Yuk Hui, dans son article «Pour un nouvel archiviste» développe l’idée que la question des archives ressort comme un des enjeux majeurs d’une approche économique et politique du numérique. Car l’omniprésence des informations traitables et calculables sous une forme numérique a contribué à l’élaboration de nouvelles conditions de travail et d’exploitation, et nous sommes(tous) entrés dans un processus infini de production de données. … Nous voici archivistes : il nous faut bien l’être..

Les implications idéologiques de ces opérations de « discrétisation » mises en lumière par les machines numériques sont évidentes. En effet, Wendy Hui Kyong Chun va même dire que logiciels et idéologies ne font qu’un, illustrant la définition que donne Althusser de l’idéologie comme « représentation du rapport imaginaire du sujet à ses conditions réelles d’existence ».88 • N.Katherine Hayles, Parole, écriture, code, Les Presses du Réel, « Labex », 2015, p. 58

Si un système imaginaire permet d’articuler une certaine intuition, un certain lot d’images qui paramètrent nos manières de penser et d’agir, de lui donner une certaine opérativité, alors l’élan artistique doit alors se situer dans la création de système d’images faisant transiter les techniques du numérique de l’arrière-plan vers le premier plan, en sortant les techniques de son « compartiment », de son rôle d’outil utilitaire vers « la table des valeurs et des concepts » :

La plus forte cause d’aliénation dans le monde contemporain réside dans la méconnaissance de la machine, qui n’est pas une aliénation causée par la machine, mais par la non-connaissance de sa nature et de son essence, par son absence du monde des significations, et par son omission dans la table des valeurs et des concepts faisant partie de la culture.99 • Gilbert Simondon, Du mode d’existence des objets techniques, Aubier Philosophie, p10.

L’idée de proposer un « contre-imaginaire », l’idée de développer des stratagèmes allusifs1010 • Gilles Châtelet, L’enchantement du virtuel, p.64. pour donner une texture aux logiciels et aux données, aux « systèmes » techniques est pour moi ce qui motive ma pratique artistique et théorique.

« La vie de Jing » et « Illico-cinoche » forment un diptyque de performances VJing (mixage d’images en direct) réalisés en 2015 et en 2016 avec Papagenao (artiste bruyant) et moi-même. Le dispositif est le suivant : avec des programmes informatiques réalisés pour l’occasion (un programme de création sonore en Pure Data réalisé par mon associé et un autre pour la création visuelle en direct avec Processing de mon cru), nous réalisons un film avec le public. Imprimantes, micros, webcam, nous enregistrons les voix, les visages du public, en bouclant des séquences sonores et en imprimant sur scène ce qui a été capturé, retouché, imprimé. La performance, se voulant didactique1111 • La « pratique didactique » désign(e) donc à la fois un auto-apprentissage, une didactique des formes et des techniques, autant qu’une production artistique apte à transmettre des connaissances, y compris sur le terrain social et politique. Jean-Louis Boissier, « Pratique didacique chez Brecht, Kowalski, etc. », blog de la faculté de l’université de Vincennes «Vincennes’70S », http://www.rvdv.net/vincennes/
, est un jeu d’improvisation avec les logiciels et les éléments graphiques et visuels capturés, en jouant avec les boucles visuelles et sonores.

Comme dans « Between Science and Garbage » (2003) de Pierre Hébert et Bob Ostertag, nous réutilisons des objets récupérés dans les poubelles, et le dispositif technique intégré dans la mise en scène veut aussi montrer la dimension matérielle des images et des sons…

Toujours dans cette optique d’utiliser poétiquement1212 • La définition du «nom de poétique» chez Paul Valéry (« De l’enseignement de la poétique au Collège de France», Gallimard, 1945, p. 291) est ici assez commode: « Nom de ce qui a trait à la création ou à la composition d’ouvrages dont le langage est à la fois la substance et le moyen  ».   J’utilise ici la forme adverbiale pour donner une fonction poétique, selon la définition ci-dessus, à mon champ., les flux qui structurent l’environnement informationnel, la poésie algorithmique veut aussi faire transiter le code de son espace initialement informatique à un espace continu, le faisant nouer des liens explicites avec l’écriture et la parole, dans un moment particulier, le moment performatif. Les images que la poésie algorithmique nous livre, dans mon champ d’expérimentation, sont des images qui veulent relater un récit, mettre en relation différents imaginaires, et cela dans le but de vivre un moment, une expérience relationnelle, composant avec les flux du numériques et les flux du continu… La poésie algorithmique est image-relation.

Ainsi, la problématique de mon projet de recherche est la suivante :

Quelles sont les relations entre l’imaginaire technologique et les conditions réelles d’utilisation des technologies relationnelles, et comment former une critique des idéologies sous-jacentes en les plaçant dans le domaine de l’esthétique au moyen de la systématique. Comment l’image-relation, comme mode poétique intégrant les questions du flux informationnels et de l’expérience, permettrait, par sa dimension didactique et technique, de proposer un autre système imaginaire plus libre, en faisant entretenir aux systèmes discrets un rapport didactique avec le geste et la parole ?