Indisciplinarité

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L’expérience discrétisée, les formes de l’archiviste (partie 02)

Deuxième et dernière partie de l’article portant sur « Les formes de l’expérience ». On termine de poser la problématique autour des questions soulevées… Un point de départ formaliser pour commencer les recherches! J’ai écrit ce texte dans le cadre des inscriptions en master, donc, parfois, si je dérive sur ma pratique personnelle, n’y voyez pas un sursaut narcissique évident, mais voyez plutôt tout ça comme une justification de mon travail sur ces questions…

Jack Burnam a développé une méthode analytique pour étudier les rapports entre les flux et entre les objets d’un système et leurs transformations, en plaçant toutes les interactions dans le champ artistique (et en les assujettissant alors au jugement esthétique) : la systématique11 • Proposition de Caroline A. Jones, développée dans le texte « Systématique », en postface de « Esthétique des systèmes», Les Presses du Réel, «Labex », 2015, p. 109.. La systématique pose les enjeux esthétiques qu’amène l’information et son flux, de nos rapports avec l’environnement et notre capacité à produire de l’information. La systématique nous22 • Ce nous, c’est celui des utilisateurs des technologies relationnelles comme les réseaux sociaux, les moteurs de recherche… fait renouer des relations avec notre environnement avec lequel on entretient des rapports grammatisés33 • « La grammatisation est un processus de description, de formalisation et de discrétisation des comportements humains (voix et gestes) qui permet leur reproductibilité. Grammatiser, c’est isoler des grammes et des graphes (éléments constitutifs en nombre finis formant un système). Grammatiser c’est donc discrétiser un signal et de ce fait pouvoir le reproduire». Définition de Christian Fauré, membre de l’association «Ars Industrialis». http://www.christian-faure.net/2011/02/11/les-enjeux-de-la-grammatisation-des-relations/, avec les flux informationnels, et de façon plus générale, avec les technologies relationnelles, dans une approche dynamique, non-circonscrit à la production d’objets clos restant au passage « l’apanage des musées bien gardés »44 • Burnam, loc.cit, p60. La perspective systémique, c’est l’esthétique de l’expérience préoccupé par l’accomplissement de l’élan artistique dans une société technologique avancée.55 • Ibid. p73.

« En situation de guerre, un logiciel contrôle la trajectoire d’un missile intelligent jusqu’à sa cible, ajustant celle-ci tout au long du parcours. Des logiciels font fonctionner les entrepôts et les chaînes de fabrication d’Amazon, de Gap, de Dell et de nombreuses autres entreprises en leur permettant d’assembler et de distribuer des objets matériels dans le monde entier de façon quasi instantanée. Les logiciels permettent aux magasins et aux supermarchés de réapprovisionner automatiquement leurs rayons, ainsi que de déterminer automatiquement quels articles devraient être soldés, à quel prix, quand et où dans les magasins. […] Écoles et hôpitaux, bases militaires et laboratoires scientifiques, aéroports et villes — tous les systèmes sociaux, économiques et culturels de la société moderne fonctionnent grâce à des logiciels. »66 • Lev Manovich, « Logiciel culturel » Revue Back Office, http://www.revue-backoffice.com/numeros/01-faire-avec/lev-manovich-logiciel-culturel

Nos structures reposent sur des flux de code et nous entretenons des rapports biaisés et imaginaires avec la nature véritable des logiciels et des données brassées… Nous nourrissons, avec les rapports grammatisés qu’on entretient, les grands groupes comme Google, en leur livrant des quantités de données considérables. Nous sommes producteurs de données enregistrées et ordonnées, archivistes malgré nous… et «il nous faut bien l’être»77 • Yuk Hui, dans son article «Pour un nouvel archiviste» développe l’idée que la question des archives ressort comme un des enjeux majeurs d’une approche économique et politique du numérique. Car l’omniprésence des informations traitables et calculables sous une forme numérique a contribué à l’élaboration de nouvelles conditions de travail et d’exploitation, et nous sommes(tous) entrés dans un processus infini de production de données. … Nous voici archivistes : il nous faut bien l’être..

Les implications idéologiques de ces opérations de « discrétisation » mises en lumière par les machines numériques sont évidentes. En effet, Wendy Hui Kyong Chun va même dire que logiciels et idéologies ne font qu’un, illustrant la définition que donne Althusser de l’idéologie comme « représentation du rapport imaginaire du sujet à ses conditions réelles d’existence ».88 • N.Katherine Hayles, Parole, écriture, code, Les Presses du Réel, « Labex », 2015, p. 58

Si un système imaginaire permet d’articuler une certaine intuition, un certain lot d’images qui paramètrent nos manières de penser et d’agir, de lui donner une certaine opérativité, alors l’élan artistique doit alors se situer dans la création de système d’images faisant transiter les techniques du numérique de l’arrière-plan vers le premier plan, en sortant les techniques de son « compartiment », de son rôle d’outil utilitaire vers « la table des valeurs et des concepts » :

La plus forte cause d’aliénation dans le monde contemporain réside dans la méconnaissance de la machine, qui n’est pas une aliénation causée par la machine, mais par la non-connaissance de sa nature et de son essence, par son absence du monde des significations, et par son omission dans la table des valeurs et des concepts faisant partie de la culture.99 • Gilbert Simondon, Du mode d’existence des objets techniques, Aubier Philosophie, p10.

L’idée de proposer un « contre-imaginaire », l’idée de développer des stratagèmes allusifs1010 • Gilles Châtelet, L’enchantement du virtuel, p.64. pour donner une texture aux logiciels et aux données, aux « systèmes » techniques est pour moi ce qui motive ma pratique artistique et théorique.

« La vie de Jing » et « Illico-cinoche » forment un diptyque de performances VJing (mixage d’images en direct) réalisés en 2015 et en 2016 avec Papagenao (artiste bruyant) et moi-même. Le dispositif est le suivant : avec des programmes informatiques réalisés pour l’occasion (un programme de création sonore en Pure Data réalisé par mon associé et un autre pour la création visuelle en direct avec Processing de mon cru), nous réalisons un film avec le public. Imprimantes, micros, webcam, nous enregistrons les voix, les visages du public, en bouclant des séquences sonores et en imprimant sur scène ce qui a été capturé, retouché, imprimé. La performance, se voulant didactique1111 • La « pratique didactique » désign(e) donc à la fois un auto-apprentissage, une didactique des formes et des techniques, autant qu’une production artistique apte à transmettre des connaissances, y compris sur le terrain social et politique. Jean-Louis Boissier, « Pratique didacique chez Brecht, Kowalski, etc. », blog de la faculté de l’université de Vincennes «Vincennes’70S », http://www.rvdv.net/vincennes/
, est un jeu d’improvisation avec les logiciels et les éléments graphiques et visuels capturés, en jouant avec les boucles visuelles et sonores.

Comme dans « Between Science and Garbage » (2003) de Pierre Hébert et Bob Ostertag, nous réutilisons des objets récupérés dans les poubelles, et le dispositif technique intégré dans la mise en scène veut aussi montrer la dimension matérielle des images et des sons…

Toujours dans cette optique d’utiliser poétiquement1212 • La définition du «nom de poétique» chez Paul Valéry (« De l’enseignement de la poétique au Collège de France», Gallimard, 1945, p. 291) est ici assez commode: « Nom de ce qui a trait à la création ou à la composition d’ouvrages dont le langage est à la fois la substance et le moyen  ».   J’utilise ici la forme adverbiale pour donner une fonction poétique, selon la définition ci-dessus, à mon champ., les flux qui structurent l’environnement informationnel, la poésie algorithmique veut aussi faire transiter le code de son espace initialement informatique à un espace continu, le faisant nouer des liens explicites avec l’écriture et la parole, dans un moment particulier, le moment performatif. Les images que la poésie algorithmique nous livre, dans mon champ d’expérimentation, sont des images qui veulent relater un récit, mettre en relation différents imaginaires, et cela dans le but de vivre un moment, une expérience relationnelle, composant avec les flux du numériques et les flux du continu… La poésie algorithmique est image-relation.

Ainsi, la problématique de mon projet de recherche est la suivante :

Quelles sont les relations entre l’imaginaire technologique et les conditions réelles d’utilisation des technologies relationnelles, et comment former une critique des idéologies sous-jacentes en les plaçant dans le domaine de l’esthétique au moyen de la systématique. Comment l’image-relation, comme mode poétique intégrant les questions du flux informationnels et de l’expérience, permettrait, par sa dimension didactique et technique, de proposer un autre système imaginaire plus libre, en faisant entretenir aux systèmes discrets un rapport didactique avec le geste et la parole ?

Cet article a été publié le 13 mai 2017.

Notes autour de l’ « Intuitivité » et de l’ « opérativité »

Notes rédigées dans le cadre d’un soutien en mathématiques dispensé à une lycéenne; Ce premier (et dernier?) cours de mathématiques donné m’a rappelé quelques souvenirs du lycée où je ne « voyais » rien (d’ailleurs ce n’est pas comme si j’y portais un quelconque intérêt). J’ai le sentiment de la nécessité d’un « geste » en ce qui concerne l’enseignement des mathématiques. Voici quelques notes qui fixent ce sentiment. À noter que certaines notions (comme le « stratagème allusif ») peuvent faire écho au précédent article sur les systèmes de Jack Burnam. Cela fera sans doute l’objet d’un article un peu plus peaufiné que c’ui-ci.

Notes pour le soutien : Les stratagèmes de Gilles Châtelet.

Gilles Châtelet (1944-1999) était philosophe et mathématicien. Dans le premier chapitre de « L’enchantement du virtuel » il développe quelques principes qui irriguent une réflexion autour de ce qu’il appelle des « stratagèmes allusifs », et cela dans le but de réarticuler l’intuition et l’opération. (Soit la saisie et la formalisation (pour nous application) d’un concept).

Il existe une expérience mathématique et une phase de formalisation des idées ; Cette expérience mathématique qui pré-existe et co-existe à la forme mathématique (des objets mathématiques dont leurs relations sont exprimées avec le langage adéquat), est celle de la compréhension d’un concept qui passe par le geste —le geste ici entendu comme ensemble de processus qui modélisent des idées (diagrammes, mouvement de la main…). En ce sens, le travail du […] géomètre est un travail manuel : Maxwell(*) voulait connaître parfaitement ce « travail-manuel » avant d’étudier les mathématiques ou de se convaincre d’une certaine plasticité de ses objets ».

Les stratagèmes allusifs donnent accès à un espace d’entrelacement de la singularité du diagramme et de la métaphore, pour pénétrer plus avant dans l’intuition physico-[pas nécessaire ici]mathématique et la discipline des gestes qu précèdent et accompagnent la « formalisation ».

La discipline du geste —ou les métaphores scientifiques— comme pratique intuitive est un stratagème allusif. Les dessins géométriques que l’on a fait la semaine dernière pour comprendre des formules (de nature arithmétique), peuvent être vus comme des diagrammes, comme un de ces fameux « stratagèmes allusifs ». Dirichlet(**) disait « Il faut substituer les idées aux calculs ». Cependant,

« Les stratagèmes allusifs ne sont ni des artifices rhétoriques, ni des vérités formelles; ils induisent des expériences de pensée qui esquissent un programme cohérent d’expériences [scientifiques] au sens habituel. Ils fournissent un exemple crucial de pratiques intuitives qui ne prétendent pas délivrer une panoplie d’énoncés formels, mais affirmer résolument la dignité d’un « champ pré-formel » à l’intérieur même des sciences exactes. »

Ils sont utiles pour la saisie d’un concept, mais ce qu’on demande dans un cadre scolaire, c’est de la maitrise des outils (mathématiques, littéraires…), utiles dans un champ effectif, celui des applications et de la résolution de problèmes spécifiques. L’expérience de pensée, nourrie par ses dispositifs de saisie (au sens de « compréhension »), sont salutaires mais ne peuvent remplacer l’aspect formel ou appliqué de la chose. Ils doivent maintenir une relation.

Peut-être par manque de temps, l’instruction des mathématiques au lycée n’intègre pas l’histoire ou la philosophie mathématique ; L’aspect intuitif des choses n’est pas développé (dommage à mon avis). On néglige l’intuitivité pour l’opérativité. L’intérêt n’est porté que pour résoudre des énoncés formels. Pourtant cet espace intuitif ne me semble pas contre-productif. Si sans le diagramme, la métaphore ne serait qu’une fulguration sans lendemain, parce qu’incapable d’opérer, à l’inverse, sans la métaphore, le diagramme ne serait qu’une icône gelée, incapable de sauter par -dessus ses traits gras qui figurent les images d’un savoir déjà acquis.

Il m’apparait d’effet d’insister un peu : il ne s’agit pas de distinguer intuitivité et opérativité, les deux vivent ensemble. Et ici, on va chercher à développer la dimension intuitive dans la perspective qu’elle soit mise en relation avec le travail au lycée. Le contexte historique lui aussi me semble nécessaire pour comprendre le cheminement des idées.

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Je n’ai jamais été assez loin pour bien sentir l’application de l’algèbre à la géométrie. Je n’aimais point cette manière d’opérer sans voir ce qu’on fait ; et il me semblait que résoudre un problème de géométrie par les équations, c’était jouer un air en tournant une manivelle. La première fois que je trouvai par le calcul que le carré d’un binôme était composé du carré de chacune de ses parties et du double produit de l’une par l’autre, malgré la justesse de ma multiplication, je n’en voulus rien croire jusqu’à ce que j’eusse fait la figure. Ce n’était pas que je n’eusse un grand goût pour l’algèbre en n’y considérant que la quantité abstraite ; mais appliquée à l’étendue, je voulais voir l’opération sur les lignes, autrement je n’y comprenais plus rien.1

[Note : Leibnitz à travailler sur la notion de similitude. Il fait référence à la géométrie. À intégrer ?]

—-

(*) Maxwell était un physicien écossais du 19eme siècle.
(**) Dirichlet était un mathématicien allemand du 19eme siècle (aussi).
1. Jean-Jacques Rousseau, Livre 6. https://fr.wikisource.org/wiki/Les_Confessions_(Rousseau)/Livre_VI

Cet article a été publié le 13 décembre 2016.

Notes sur l’ « Esthétique des systèmes » de Jack Burnam.

Objets, forme, relation

Dans Esthétiques des systèmes, Jack Burnam esquisse un « vocabulaire critique » des pratiques artistiques qui n’ont pour approche, ni l’attitude fétichiste qui s’occupe des objets uniques (le « grand art »); ni à l’inverse, l’approche post-formaliste teintée de « nihilisme » qui consistent à proposer des « non-objets d’art », des artefacts d’œuvres dites conceptuelles (voulant malgré tout appartenir à l’ « histoire de l’art »). Ces pratiques « nouvelles », innomées donc informes sont difficilement défendables, Burnam les définit alors comme « systémiques » en vue de constituer un corps identifiable avec ses concepts propres. Dans la continuité de l’agitation des iconoclastes du début du XXeme siècle (faisant d’ailleurs référence à Duchamp) une perspective systémique ne considère pas la production d’entités matérielles comme unique moyen de création, mais, de façon beaucoup plus inclusive, s’attache aussi à la puissance relationnelle et didactique de potentiels objets. Ici, la notion d’ « objets » est entendu dans son sens le plus général, celui d’ « entités abstraites », celui d’élément ou de partie d’un ensemble, — qui seraient inclus dans ce système.

« Montrer que l’art ne consiste pas en entités matérielles, mais en relations entre les personnes ainsi qu’entre les personnes et leur environnement ». 1

En empruntant aux scientifiques la notion de « développement morphologique », il pose la notion de « système » comme un « complexe de composantes en interaction » qui se conceptualise tout d’abord au delà du cadre très spécifique des institutions artistiques, voyant par exemple dans les stratégies militaires, une forme d’art.

« La perspective des systèmes s’attache à la création de rapports stables, suivis, entre système organiques et non-organiques, que ce soient les quartiers, les complexes industriels, les fermes, les moyens de transport, les centres d’information, les centres de divertissement, ou toute autre matrice de l’activité humaine. »2

Dans ce cadre artistique, la « syntaxe visuelle » n’a plus l’exclusivité de la forme, la pratique analytique (les processus antérieurs à l’intégration de nouveaux objets dans la structure systémique ainsi que l’étude des relations qui unissent les différents éléments) est aussi considérée comme une forme en soi. Mais, d’une certaine manière, les idées sont des images, « il n’y a pas d’idées sans images ». Analyser, c’est tenter de modéliser, de structurer en diagramme des choses entre elles. Trouver les nœuds, tisser des liens. [Temps théorique, esthétique du graphe, de l’idée]

« Située entre des médias électroniques agressifs et deux cents ans de vandalisme industriel, l’idée longtemps répandue qu’une minuscule production d’objets d’art puisse en quelque manière « embellir » ou même modifier substantiellement l’environnement était naïve. Une illusion parallèle existait dans l’idée que l’influence artistique s’imposait par une osmose psychique dégagée par ses objets. En conséquence, l’intérêt de pure forme pour la beauté publique reste l’apanage de musées bien gardés. […] Dans une société si aliénée, seule la fonction didactique de l’art continue à avoir du sens. L’artiste opère comme un provocateur quasi-politique, même s’il n’est à aucun titre un idéologue ou un moraliste ».3

Le geste [politique] est un opérateur puissant au sein d’une pratique systémique, il est une action physique et symbolique qui prend corps dans une forme proche de la pratique théâtrale, sans se soucier de la légitimité de quelconque « proscenium ». Le geste n’est pas seulement un médium. (Comme au théâtre, il a son importance. Il y a sans doute au moins mille façons de traverser une scène, on traverse pour aller de A vers B, mais les propriétés de l’action « aller » ne sont pas négligeables, de la même façon qu’on ne regarde pas seulement pour voir. On ne regarde pas de la même manière sa copine ou son copain que le policier sévère qui effectue un contrôle d’alcoolémie – enfin je suppose).

Il y a des similarités entre ce qui s’apparenterait au domaine effectif d’un système et le point de vue de Brecht sur le théâtre qu’il considère d’ailleurs comme « un champ », un espace didactique qui veut se lier au réel, en contribuant au processus d’émancipation des acteurs et du public.

« Nous avons besoin d’un théâtre qui ne permette pas seulement les sensations, les aperçus et les impulsions qu’autorise à chaque fois le champ historique des relations humaines sur lequel les diverses actions se déroulent, mais qui emploie et engendre les idées et les sentiments qui jouent un rôle dans la transformation du champ lui-même. »4

En un sens, on pourrait considérer Brecht comme un « systématicien ». La science et les techniques, la « relativité historique », les questions sociales, les interactions entre l’ensemble de ses sujets et de ses représentants structurent « son » théâtre, l’argument d’un moment didactique. Ce moment didactique, lui, pourrait être considéré comme un système instable initialement, mais en voie de structuration. Le « gestus social » serait l’opération de stabilité qui permettrait de faire tendre la structure de nature systémique magmatique (incomplète, informe) vers un groupe de significations.

p55« […] les personnages s’injurient, se complimentent, s’instruisent l’un l’autre, etc. Au nombre des attitudes prises par des hommes les uns envers les autres, comptent même les attitudes en apparence entièrement privées, telles que les manifestations de la douleur physique dans la maladie ou les manifestations de religiosité. Ces manifestations gestuelles sont le plus souvent très complexes et pleines de contradictions, de sorte qu’il n’est plus possible de les rendre en un seul mot, et le comédien doit prendre garde, dans sa composition qui ne peut être qu’une amplification, de n’en rien perdre, mais au contraire d’amplifier l’ensemble tout entier. »5

Par ailleurs, ce n’est aussi pas un hasard si Jack Burnam s’inspire des scientifiques pour modéliser et généraliser des pratiques artistiques relationnelles, analytiques; Il cite notamment le biologiste Ludwig von Bertalanffy qui lui permet de définir un système comme un « complexe de composantes en interaction » en ajoutant que l’artiste-analyste « est un perspectiviste qui considère les buts, les frontières, la structure, la réception, la production et l’activité qui en dépend à l’intérieur et à l’extérieur du système ».

En effet, la notion de « système » peut -être rattachée à quelques théories scientifiques plus antérieures qui s’attachent à l’étude des relations entre des objets abstraits et des propriétés générales… Et c’est notamment le cas pour la puissante théorie mathématique des groupes. En reprenant les mots de Hermann Weyl, phycisien et mathématicien, l’approche systémique de Burnam ressemble à …

« … L’approche abstraite des groupes [qui] nous ouvre à une réalité mouvante en perpétuelle transformation, dans laquelle les choses sont des forces, la nature est comme un organisme, et les mathématiques, elles mêmes, une construction symbolique du monde »…6


1- Jack Burnam, « Esthétique des systèmes »
2-Gros ibid.
3-ibid. à bière
4-Bertod Brecht, « Petit organon pour le théâtre »
5-Ibid. dis donc
6-Benoit Timmermans, citation de Weyl, « Histoire philosophique de l’algèbre moderne ».

Cet article a été publié le 20 novembre 2016.

Notes à propos d’une « indiscipline »

Notes à propos d’une «  indiscipline  »

En vue de rédiger un «  proto-manifeste  » comme support méthodologique de travail. La nécessité d’un récit contre-hégémonique justifie une pratique théorique et artistique : l’indisciplinarité.

Pratique théorique →
• Portant sur les processus de digitalisation/discrétisation  : de grammatisation.
Implique les questions liées au langage, aux systèmes généraux abstraits de signes et de relations  : la logique, l’épistémologie.
Balises  : (Derrida, Wittgenstein, Saussure, Hayles, Marconi, Fauré/Stiegler, Hempel…)

• Ancrée dans une tradition de la philosophie des sciences et techniques (engendrement des idéologies par l’histoire des sciences, intégrer la technique et sa pointe technologique dans les questions politiques/sociales/philosophiques).
• Étude de l’algorithmique, de la notion de continuité/discontinuité, nature des nombres et autres «  principia mathematicae  »…

Balises  : Ernst Mach, Bertran Russel, Cercle de Vienne, philosophie et histoire de l’algèbre/analyse, etc.), Badiou, Cantor, Simondon, G.Chatelet, etc.

• Littérature/Imaginaire, constitution d’idéologies et de régimes politiques. Formation d’une stratégie politique viable ?

Pratique artistique →
• intégrant ces formes théoriques dans le champ esthétique: incorporer du symbolique par le biais d’une mise en poésie  ; par le geste didactique, par les objets didactiques (technologiques, machine ultime), la musique et la scénographie  : tendre vers la totalité en laissant un espace d’interprétation, voire de destruction des objets proposés.
Balises  : Brecht, Situationnisme, Futurisme, Dada, porno-lettrisme, image-relation, algorithmique mou, pung  !!!, épidémie de 1518, ouvrage illustrés scientifiques (illustration « moderne » des années 70), livres « interactifs » (Urbi) ,  etc.

Cet article a été publié le 18 novembre 2016.

Mode de reliance, méthodologie systémique, fonction didactique et deux picons bières pour la table cinq

Argument en faveur de l’artiste-programmeur: technique et perception, une affaire de systèmes

On pourrait penser (et même dire, si vous êtes en capacité de vous exprimer oralement) qu’il n’est pas nécessaire pour l’artiste de devoir maitriser ses moyens de production pouvant matérialiser ses ambitions créatives, qu’il pourrait déléguer la tâche de formalisation des idées à un informaticien, sans qu’il se soucie de la dimension technique de son dispositif. Mais la technique ce n’est sans doute pas seulement un moyen de formaliser matériellement quelque chose, c’est aussi une façon de percevoir. Allez vas-y Edmond, c’est à toi.

« Mon hypothèse est que cette expérience sensible vécue dans l’acte technique —que j’appellerai expérience technesthésique— constitue une sorte d’habitus perceptif, du savoir sensoriel, partagé par chacun des membres d’un société en modelant ses façons d’agir, de penser, par des voies différences de celles du langage et de la pensée symbolique. »1

À propos de création computationnellement assistée, on pourrait considérer l’approche esthétique purement formaliste comme la preuve d’une inconsidération du processus de création, où l’outil numérique n’interviendrait que comme moyen utile pour mettre en forme une idée, ou bien comme démonstration formidable et technophile des moyens engagés.

« Ceux qui produisent des images dites « informatiques », manipulant les fractales ou les images de synthèse, tombent généralement dans le piège de l’illustration: leur travail n’est, au mieux, que du symptôme ou du gadget, ou, pire encore, la représentation d’une aliénation symbolique au médium informatique et celle de leur propre aliénation vis-à-vis des modes imposés de production. »2

Pour ne pas être pris au piège par des esthétiques technophiles et fétichistes, l’approche systémique me semble beaucoup plus convaincante. Cette « méthodologie systémique »3 consiste à intégrer l’ensemble des processus, des moyens matériels ou immatériels, dans le cadre de production artistique. Elle a l’avantage de réduire la distance technique et psychique entre sa production artistique et les moyens de productions4, car tout fait partie d’un même ensemble, tout est mis en poésie, des actions, des environnements, des actions, les langages — le code informatique pourrait y être bien entendu aussi inclus. Dans cet ensemble, de nombreux éléments hétéroclites interagissent entre eux, les mathématiques côtoient les arts visuels, le code s’immisce dans la poésie et les images, des modèles biologiques peuvent constituer des exemples quant aux façons de procéder…

« L’œuvre n’est plus définie comme un objet clos et statique, mais au contraire comme un champ, comme une matrice ouverte à tous les processus de transformation morphologique. »5

L’artiste armé d’une conception globaliste et d’une méthodologie systémique devient un opérateur de reliance6 pouvant permettre l’hybridation des domaines entre eux, ceci bien sûr en faveur de l’abaissement des cloisons qui séparent les disciplines entre elles; L’outil numérique semble plus qu’adéquat tant sa force simulatoire, issue d’un modèle puissant de discrétisation mathématique d’un réel continu, permet l’hybridation de formes et conceptions dans un espace du tout-calculé, ou les objets du système, peuvent interagir de façon équivalente sur un standard nombre. Les langages programmatiques, eux, constituent en soi une synthèse efficiente de formules mathématiques, compréhensible à la fois par l’homme et la machine.

De façon pragmatique une pratique artistique systémique, soit une stratégie analytique qui devient productive, a une fonction didactique dans le sens ou la « pratique didactique » désign[e] donc à la fois un auto-apprentissage, une didactique des formes et des techniques, autant qu’une production artistique apte à transmettre des connaissances, y compris sur le terrain social et politique7.


1. Edmond Couchot, « Images, de l’optique au numérique », p14 (page calvados).
2. Nicolas Bourriaud, « Esthétique Relationnelle », page j’ai-plus-le-livre-sous-la-main.
3. Emanuele Quinz, « Esthétique des systèmes », p14 aussi parce que après je m’endors.
4. Jack Burnam, « Esthétique des systèmes », p61, Orne Represent.
5. Emanuele Quinz, « Esthétique des systèmes », pajonzsimamémoirébonne.
6. Edgar Morin, « Réforme de pensée et transdisciplinarité »
7. Jean-Louis Boissier, Blog de Vincennes

Cet article a été publié le 11 mars 2016.
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