Indisciplinarité vaut mieux que deux tu l’auras

L’indisciplinarité c’est travailler dans des espaces qui échappent à la répartition classique des disciplines académiques – des champs d’études spécifiques qui ont leur propre vocabulaire, leurs propres modèles et leurs propres méthodes.¹

Sans doute de façon inconsciente, j’ai toujours été dans une logique « indisciplinaire ». Au début, pratiquant le dessin, la musique, la vidéo, me mettant souvent en scène, je faisais des choses qui n’avaient rien avoir les unes avec les autres, sans savoir comment les mettre en relation. Je jonglais entre différentes formes, préférant « toucher à tout », m’amuser et amuser, sans donner un sens commun de l’ensemble de mes productions. En apprenant à apprendre, je me risquais à l’éparpillement.

Il faut des généralistes pour relier des acquis pour les insérer dans des ensembles et réfléchir sur ces ensembles, […] au risque d’être superficiel ou mal formé. Mais toute chance de dépasser un domaine clos comporte ce risque.2

« Les petits chiens » est un album de musique, des performances musicales parasites à la WebTv de Bourges, une série de peintures… Je m’inspirais des univers de Robert Wyatt, de Phillipe Katerine…

Assez fasciné par les artistes et les inventeurs un peu iconoclastes dans leurs domaines, comme Xenakis mathématicien, musicien, architecte, ou bien encore Jules Marey, photographe-inventeur et médecin, dans la perspective d’entremêler les disciplines que je convoquais, je commence à bidouiller. Je m’initie à la programmation informatique.

Un de mes premiers programmes interactifs. Il s’agit d’une version simplifiée d’une partition « SisTeMU »3: il retranscrit graphiquement en temps réel une ambiance sonore. L’intensité du son varie le rayon des cercles, et leur tonalité leur couleur. Cliquez ici.

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L’image-relation

Petit à petit j’entrevois le numérique comme le terrain de rencontre des différentes disciplines. Avec l’installation « Faites chier ce type » c’est mon cadre ouvert de création qui se dessine très concrètement: la vidéo-interactivité. [schéma install]

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Dans cette installation on peut interagir avec l’image vidéographique, de sorte que chacune de nos actions (frapper, caresser, crier, parler, éclairer…) permettent de déployer des images qui jusqu’alors étaient en attente. L’interface avec laquelle le spect-acteur peut incarner ses sens est l’image projetée du personnage sur un coussin. Le public est mis en relation avec l’image à l’intérieur d’un dispositif interactif. L’image est un objet relationnel: Jean-Louis Boissier parle d’image-relation4, une image saisissable, jouable. Si l’interactivité est un terme technique pour désigner la relation entre un homme et une machine, l’image-relation, elle, est sensée expliciter la dimension poétique du gestus5 corps/programme.

Si la vidéo-interactive est le cadre ouvert de ma production artistique, c’est que, au delà de la réalisation d’œuvres interactives, la mise en relation s’insinue en tout point, au sein même du processus de création. La couche technique, ici très spécifiquement le flux du code sur lequel l’image-relation repose, exige une mise en relation de différents domaines (l’informatique, les mathématiques, l’électronique, la vidéo…). Ce cadre de production exige une méthodologie de création s’axe moins sur la réalisation d’objets clos, mais sur une stratégie analytique qui devient productive6: tous les éléments mobilisés (la documentation technique, les esquisses, les notes, les productions achevées ou non…) font partie d’un même ensemble. J’appelle cet ensemble complexe un « système »7. Le chemins des idées produisent des images.

[scan croquis notes ou poésie]
« Les idées sont des images. »8

Peut-être que le rôle de l’indisciplinaricien (ou du combinatoricien pour emprunter ce terme aux mathématiciens), est de mettre en relation des choses entre elles, d’être un opérateur de reliance9 qui joue avec les objets qu’il a inclus et qui se combinent dans son système.

Pratique didactique

La « pratique didactique » désign[e] donc à la fois un auto-apprentissage, une didactique des formes et des techniques, autant qu’une production artistique apte à transmettre des connaissances, y compris sur le terrain social et politique.10

Il y a une démarche « hacker » ou plus simplement« citoyenne » qui est celle de transformer les langages programmatiques, plus occasionnellement des expressions mathématiques, en un matériau poétique générant des images, également en créant des objets inutiles « bouffonesques », ou bien encore en créant ses propres outils de création…

« La suite Daudaube » est une suite de trois logiciels dédiés à la création visuelle en direct que j’ai programmé… ils sont encore en version « bêbêta », relativement prêts à l’emploi mais à parfaire. Le slogan de la Suite Daudaube : « Faire ses propres logiciels, comme on ferait pousser ses petits légumes dans son jardin, c’est commencer à dérouler le majeur en direction du néo-libéralisme. Lutte forêveur ».

Si mes objets ne transmettent pas à proprement parler des connaissances, je tente d’en faire émerger la partie rigide, le flux du code, qui structure en partie et côtoie mon écriture « décalée »: le code est autant un moyen de domination qu’un moyen d’émancipation, les structures qui nous entourent sont codées dans les logiciels11, c’est pourquoi il est important que l’on se l’approprie par exemple en l’utilisant à des fins artistiques et poétiques sans lui attribuer forcément une quelconque utilité, à l’exception sans doute, de sa fonction didactique qui dans tout les cas lui sera intrinsèque. Le code est un système langagier au même titre que la parole ou l’écriture, c’est important d’en prendre conscience et d’en faire prendre conscience.

« Des inquiétudes sont susceptibles de naitre si les opérations de la machine sont a ce point rendues obscures que ses utilisateurs perdent de vue (ou ignorent) le fonctionnement réel des logiciels, se trouvant alors à la merci d’entreprises prédatrices comme Microsoft. En effet, les utilisateurs prennent ainsi plus facilement pour argent comptant les métaphores Cliquez ici que leur assènent les grands groupes. Incontestablement, ces dynamiques démontrent que les ordinateurs ont cessé d’être de simples outils, pour autant qu’ils aient été. Ce sont des systèmes complexes qui, de plus en plus, produisent les conditions, les idéologies, les hypothèses et les pratiques qui nous aident à construire ce que nous appelons la réalité. »11

[schéma dispositif illico – cinoche]

Une façon de montrer la dimension poétique du code est de le mettre en scène. L’illico-cinoche est une performance où, un avec un compère et avec la participation du public, nous créons la bande son et l’image d’un film en direct. Par ailleurs, nous avons réalisé nos propres outils, faisant d’ailleurs partie de la « Suite Daudaube ». C’est entre le spectacle de marionnettes en papier et le Vjing (mixage d’images en direct). Pierre Hébert a développé avec Bob Ostertag un dispositif similaire; il parle de « Living Cinema ».
Il y a un équilibre fragile entre les dispositifs numériques rigoureux, l’improvisation des metteurs en scène et du public.


Notes à soigner 😉 Je n’ai pas mes livres sur moi, je préciserai certaines choses dans un futur imminent.

1 Joi Ito, article Rue 89 blabla,
2 Edgar Morin. Défense et illustration du touche-à-tout, http://www.iiac.cnrs.fr/CentreEdgarMorin/spip.php?article402 (désolé, le site est désormais inaccessible, mais j’ai une archive à cette adresse).
3 « SisTemu » est un système de notation musicale du studio MOT. (lien).
4 Jean-Louis Boissier, « La relation comme forme, l’interactivité en art », éditions mamco
5 Gestus brectien, Wikipédia (merci wikipédia), mot glané à une conférence de J.L Boissier le 16 nov 2016 à Paris.
6 Esthétique des systèmes, Jack Burnam, page ?.
7 Esthétique des systèmes, Jack Burnam, page ?.
8 Conférence d’Étienne Ghys, mathématicien, « Les images comme symboles mathématiques », lien.
9 Edgar Morin, « Réforme de pensée et transdisciplinarité ».
10 Jean-Louis Boissier, « Pratique Didactique chez Brecht, Kowalski, etc. » Blog de Vincennes
11 K.Hayles, « Parole, Écriture, Code »…