Texte écrit dans le cadre d’un concours pour entrer en master blablabla voici le texte.

Poésie algorithmique —

Voici la présentation de mon projet de recherche, l’argument se découpe en deux parties.
La première présente mes premières expérimentions plastiques et théoriques dans le champ des « nouveaux médias », et comment — dans la seconde partie, tout cela se perspectiverait dans un second cycle de recherche, en section Communication.

a\ Image-relation et algorithmique molle

« Je vois pour ma part dans la notion de relation un double aspect qui m’intéresse : elle concerne aussi bien la saisie que la synthèse, ces opérations externes et internes qui caractérisent à la fois la production et le fonctionnement de l’œuvre. […]
La relation est un récit, [elle] est d’abord ce qui relate et ensuite seulement ce qui relie ».1

Ma pratique artistique est motivée par des expérimentations à la croisée des arts visuels et des dispositifs techniques, par l’union du geste et de la machine et de leurs espaces respectifs : c’est l’espace « continu », celui de la bidouille, de la performance orale, du geste musical. L’autre espace quant à lui, est de qualité « discrète », c’est-à-dire l’espace de la saccade, du calcul, de la computationnabilité ; c’est le lieu d’hybridation, de mise en scène de toutes mes investigations low-fi vidéo-interactives et sonores.

L’essence de mon travail se situe dans la rencontre du domaine gestuel 2 avec l’environnement logiciel ; cette intersection est le lieu du surgissement de savoirs et de techniques convoquées et minorées par la désintensification de leur opérativité, mais cependant majorées par une dramaturgie maintenant en relation des formes, des signes ou des gestes. Il y a, par la dimension « basse-définition » et par effet de distanciation, ramollissement des structures logiques, malmenage du flux de code. L’algorithmique devient un objet proprement discursif sabotable, triturable par la parole et le geste : les structures computationnelles utilisées étant maltraitées, tordables : j’aime parler d’ « algorithmique molle ». L’information, le flux binaire, peut se perdre, s’altérer.

Les techniques et les objets mathématiques mobilisés au sein d’installations ou de performances faisant intervenir des spectacteurs 3, deviennent matériau poétique, à la fois sujet et contenu. Mais l’opérativité et l’intuitivité 4 des objets n’entrent pas dans un rapport pur de négation, mais davantage dans un rapport poreux de discussion: ni technophilie, ni technophobie. Juste un jeu de contruction ensembliste entre ces deux « mondes ».

Ce travail est mené dans la perspective d’interroger par un biais satyrique les implications idéologiques du processus de discrétisation 5 de nos faits et gestes par de grands entreprises privées comme le GAFAM 6. Cela se constitue par la création de propositions de contre-récits idéologiques ayant pour fermant un socle poético-algorithmique, misant sur un rapport dialectique entre les deux espaces (le continu et le discontinu — le geste et la saccade), plutôt qu’un rapport de négation commutant rejetant alors toute opération de relation et de mise en récit entre les deux « mondes ». Mon travail se situe exactement ici, dans la création d’une système dynamiques d’images poétiques 7 relationnelles, d’un dialogue ensidique 8 corps/machine, d’un récit techno-poétique critique.

« La plus forte cause d’aliénation dans le monde contemporain réside dans la méconnaissance de la machine, qui n’est pas une aliénation causée par la machine, mais par la non-connaissance de sa nature et de son essence, par son absence du monde des significations, et par son omission dans la table des valeurs et des concepts faisant partie de la culture ».9

b\ Magma et lois de composition

J’envisage la poursuite de mon travail dans la perspective d’étoffer mes investigations théoriques et plastiques engendrées dans mon champ. Comme le souligne Jack Burnam10, c’est la nature des relations entre les objets du champ — qu’il qualifie de « morphogénétique » — qui le définit : il y a une auto-redéfinition du champ lui-même, il y a expansion de celui-ci par les opérations de bifurcation situées à la frontière (à la forme) du champ. Il y a indisciplinarité dans l’espace de redéfinition.
Ce champ, pour ma part, je le considère comme tel : indisciplinaire et magmatique 11, c’est-à-dire que l’ensembles des dynamiques impulsées ne sont idéalement pas assujetties à des règles rigides de composition, fixées une fois pour toutes, elle sont constamment définissables.

J’ai eu l’occasion cette année, dans l’idée d’enrichir ma pratique artistique, de suivre des cours à l’Université de Caen, en licence de mathématiques. Ce qui est sous-jacent à ce choix, et celui de l’intensification de mes investigations mathématiques et esthétiques consistant en la formalisation d’une axiomatique poétique de relation d’opérations, où plus précisément, de lois de composition qui régiront le magma poétique initial —en clair, mon champ— en lui laissant la possibilité d’être dans un état constant d’instabilité. À présent, il me semble qu’il est temps de réunir ce que j’ai pu développer cette année en mathématiques avec mes recherches dans le « domaine artistique », le lieu de la synthèse, sans délier l’un à l’autre.

Mes motivations théoriques ne sont que le point asymptotique sur lequel une pratique esthétique ne peut que tendre: cette proposition esthétique, ne me semble s’éprouver matériellement que par l’expression des tentatives d’axiomatisation par la trace, par le discours, et toute sorte de systèmes discursifs, de la parole au code, dans lesquels les phénomènes d’imagination poétique 12 relaient l’essence du projet ; Et cela passant dans la saisie d’une synthèse esthétique et théorique s’exprimant par la création de moments didactiques performés, de production de textes algorithmiques, d’installations relationnelles bricolées dans la tentative de création d’un moi-commun 13.

Notes

1 – Jean-Louis Boissier, « L’image-relation », p263.
2 – Bertold Brecht, « Petit organon sur le théâtre », fragment n°61.
3- Terme de Jean-Louis Weissberg, glâné dans « L’image-relation » de J.L Boissier
4- Gilles Chatelêt, L’enchantement du virtuel, Chapitre 1, à propos des « stratagèmes allusifs ».
5- Voir au sein de la définition de « grammatisation » d’Ars Industrialis, http://arsindustrialis.org/grammatisation
6- GAFAM : acronyme désignant Google, Amazon, Facebook, Apple, Microsoft
7- Gaston Bachelard, dans « Fragments d’une poétique du feu » parle des phénomènes d’imagination et de représentation des images littéraires. Je fais référence ici au chapitre sur le Phénix, et sur Prométhée.
8- Emprunté à Cornélius Castoriadis, https://hypokeimenonblog.wordpress.com/2011/02/07/cornelius-castoriadis/
9- Gilbert Simondon, « Du mode d’existence des objets techniques », p10
10- Jack Burnam, « L’Esthétique des systèmes », aux Presses du Réel, ed. Labex.
11- Chez Castoriadis, un « magma » est un ensemble de sous-ensembles de cardinal infini, c’est-à-dire toutes les possiblités d’interaction entre ses sous-objets pouvant être eux-meme des magmas. Le fragment n°35 du « Petit organon pour le théâtre de Brecht », pourrait donner une bonne définition du magma si on le faisait dépasser du cadre de la théorie théâtrale : « Nous avons besoin d’un théâtre, [d’une pratique esthétique] qui ne permette pas seulement les sensations, les aperçus et les impulsions qu’autorise à chaque fois le champ historique des relations humaines sur lequel les diverses actions se déroulent, mais qui emploie et engendre les idées et les sentiments qui jouent un rôle dans la transformation du champ lui-même. ». À rapprocher également avec « l’Esthétique des Systèmes » de Burnam.
12- Gaston Bachelard – Fragments d’une poétique du Feu. Difficile de donner une citation particulière : il définit le phénomène d’imagination poétique par le biais de poésies données en archipels.
13- Jean-Jacques Rousseau, « Le contrat social, », ed. GF Flammarion, p57.