« L’indisciplinarité c’est travailler dans des espaces qui échappent à la répartitionclassique des disciplines académiques – des champs d’études spécifiques qui ont leur propre vocabulaire, leurs propres modèles et leurs propres méthodes.1»

Sans doute de façon inconsciente, j’ai toujours été dans une logique « indisciplinaire ». Au début, pratiquant le dessin, la musique, la vidéo, me mettant souvent en scène, je faisais des choses qui n’avaient rien avoir les unes avec les autres, sans savoir comment les mettre en relation. Je jonglais entre différentes formes, préférant « toucher à tout », m’amuser et amuser, sans donner un sens commun de l’ensemble de mes productions.
En apprenant à apprendre, je me risquais à l’éparpillement.

« Il faut des généralistes pour relier des acquis pour les insérer dans des ensembles et réfléchir sur ces ensembles, […] au risque d’être superficiel ou mal formé. Mais toute chance de dépasser un domaine clos comporte ce risque.2 »

Assez fasciné par les artistes et les inventeurs un peu iconoclastes dans leurs domaines, comme Xenakis mathématicien, musicien, architecte, ou bien encore Jules Marey, photographe-inventeur et médecin, dans la perspective d’entremêler à mon tour les disciplines que je convoquais, je commence à bidouiller. Je m’initie à la programmation informatique.

Un de mes premiers programmes interactifs.
Il s’agit d’une version simplifiée d’une partition « SisTeMU  3 »: il retranscrit graphiquement en temps réel une ambiance sonore.
L’intensité du son varie le rayon des cercles et leur tonalité leur couleur.

L’image-relation

Petit à petit j’entrevois le numérique comme le terrain de rencontre des différentes disciplines. Avec l’installation « Faites chier ce type » c’est mon cadre ouvert de création qui se dessine très concrètement: la vidéo-interactivité.

Dans cette installation on peut interagir avec l’image vidéographique, de sorte que chacune de nos actions (frapper, caresser, crier, parler, éclairer…) permettent de déployer des images qui jusqu’alors étaient en attente. L’interface avec laquelle le spect-acteur peut incarner ses sens est l’image projetée du personnage sur un coussin. Le public est mis en relation avec l’image à l’intérieur d’un dispositif interactif. L’image est un objet relationnel : Jean-Louis Boissier parle d’image-relation 4, une image saisissable, jouable. Si l’interactivité est un terme technique pour désigner la relation entre un homme et une machine, l’image-relation, elle, est censée expliciter la dimension poétique du dialogue corps/programme.

Si la vidéo-interactive est le cadre ouvert de ma production artistique, c’est que, au delà de la réalisation d’œuvres interactives, la mise en relation s’insinue en tout point, au sein même du processus de création.
La couche technique, ici très spécifiquement le flux du code sur lequel l’image-relation repose, exige une mise en relation de différents domaines (l’informatique, les mathématiques, l’électronique, la vidéo…).
Ce cadre de production exige une autre méthodologie de création qui s’axe moins sur la réalisation d’objets clos, finis, mais davantage sur une « stratégie analytique qui devient productive 5 » : tous les éléments mobilisés (la documentation technique, les esquisses, les notes, les productions achevées ou non…) font partie d’un même ensemble. J’appelle cet ensemble complexe un « système 6 ». Le chemins des idées produisent des images.

« Les idées sont des images. 7 »

Peut-être que le rôle de l’indisciplinaricien (ou du combinatoricien pour emprunter ce terme aux mathématiciens), est de mettre en relation des choses entre elles, d’être un opérateur de reliance 8 qui joue avec les objets qu’il a inclus et qui se combinent dans son système.

Une pratique didactique

« La « pratique didactique » désign[e] donc à la fois un auto-apprentissage […] autant qu’une production artistique apte à transmettre des connaissances, y compris sur le terrain social et politique. 9 »

Il y a une démarche « hacker » ou plus simplement « citoyenne » qui est celle de transformer les langages programmatiques, plus occasionnellement des expressions mathématiques, en un matériau poétique générant des images, également en créant des objets inutiles
« bouffonnesques », ou bien encore en créant ses propres outils de création…
« La suite Daudaube » est une suite de trois logiciels dédiés à la création visuelle en direct que j’ai programmés… ils sont encore en version « bêbêta », relativement prêts à l’emploi mais à parfaire. Ci-dessus, le logo du logiciel Bebert .

Le slogan de la Suite Daudaube :
Faire ses propres logiciels, comme on ferait pousser ses petits légumes dans son jardin, c’est commencer à dérouler le majeur en direction du néo-libéralisme. Lutte forêveur.
Si mes objets ne transmettent pas à proprement parler des connaissances, je tente d’en faire émerger la partie rigide, le flux du code, qui structure en partie et côtoie mon écriture « décalée »: le code est autant un moyen de domination qu’un moyen d’émancipation.

« Les structures qui nous entourent sont codées dans les logiciels 10 », c’est pourquoi il est important que l’on se l’approprie, par exemple en l’utilisant à des fins artistiques et poétiques sans lui attribuer forcément une quelconque utilité, à l’exception sans doute de sa fonction didactique qui dans tout les cas lui sera intrinsèque. Le code est un système langagier au même titre que la parole ou l’écriture, c’est important d’en prendre conscience et d’en faire prendre conscience.
« Des inquiétudes sont susceptibles de naître si les opérations de la machine sont à ce point rendues obscures que ses utilisateurs perdent de vue (ou ignorent) le fonctionnement réel des logiciels, se trouvant alors à la merci d’entreprises prédatrices comme Microsoft.
En effet, les utilisateurs prennent ainsi plus facilement pour argent comptant les métaphores que leur assènent les grands groupes.
Incontestablement, ces dynamiques démontrent que les ordinateurs ont cessé d’être de simples outils, pour autant qu’ils l’aient été.
Ce sont des systèmes complexes qui, de plus en plus, produisent les conditions, les idéologies, les hypothèses et les pratiques qui nous aident à construire ce que nous appelons la réalité. 11 »

Une façon de montrer la dimension poétique du code est de le mettre en scène, de faire sortir le code de sa « boîte noire », de le faire transiter de l’arrière plan vers le premier plan.
Avec un camarade, nous avons développé « l’illico-cinoche ».
L’illico-cinoche est une performance qui se joue au sein d’un dispositif spécifique où, avec un compère et avec la participation du public, nous créons la bande son et l’image d’un film en direct avec nos propres outils logiciels. Toutes les images sont prises sur scène à l’aide d’un petit appareil photo, retouchées et imprimées avec une imprimante laser monochrome. Les images, posées sur une table lumineuse (le « studio de tournage ») sont filmées avec une webcam reliée à un premier ordinateur et sont bouclées en temps réel à l’aide d’un programme informatique.
Également, avec un microphone relié à un second ordinateur et un second programme, nous captons les voix de volontaires qui sont également mixées en temps réel.

Le dispositif numérique rigide et complexe sur lequel repose la performance, entre « les technologies et les poubelles 12 », est perturbée par la variable improvisation : l’esprit « clown en carton », « low-tech » vient casser la rigueur protocolaire de la couche technique, le socle programmatique.

J’aime parler « d’algorithme mou », un algorithme qui n’est plus un cheminement imparable et redoutable d’un flux d’informations, mais un cheminement d’informations (ici les sons et les images) où à chaque instant, par la volonté clownesque d’un individu, l’information peut bifurquer, se transformer subitement, voire se perdre. L’algorithme mou est une façon de s’approprier le code, de refuser poétiquement la « gouvernementalité algorithmique 13 ».

« Le système computationnel tel qu’il fonctionne aujourd’hui produit une standardisation, une homogénéisation des espaces […] qui conduit à une destruction des sociétés. De plus en plus, les gens ont des rapports médiatisés par des algorithmes, et ceux-ci se substituent aux systèmes sociaux. 14 »

« Bon sang, il faut réinjecter de l’affect dans la politique 15 » et dans les structures qui vont définir notre quotidien. Pour cela (et pour finir par la même occasion ce cycle d’études…) je travaille sur la réalisation d’images interactives dotées d’une très relative intelligence artificielle…
Bibliographie

1 Joi Ito, dans l’article de Xavier de La Porte, « Une publication radicalement nouvelle »,
Le nouvel observateur avec Rue 89,
http://rue89.nouvelobs.com/2016/03/11/publication-radicalement-nouvelle-263428

2 Edgar Morin, Défense et illustration du touche-à-tout, archives personnelles d’Egdgar Morin, http://www.iiac.cnrs.fr/CentreEdgarMorin/

3 Studio MOT, SisTemu, 20**, impression numérique, série de partitions graphiques musicales.

4 Jean-Louis Boissier, La relation comme forme, l’interactivité en art, Les Presses du Réel, « Mamco », 2009.

5 Jack Burnham & Hans Haacke, Esthétique des systèmes, Les Presses du Réel, « Labex », 2015, p. 14.

6 J’emprunte ce terme à Jack Burnham & Hans Haacke dans Esthétique des systèmes, Les Presses du Réel, « Labex », 2015.

7 Les images comme symboles mathématiques, 2008, Étienne Ghys, Conférence à la Cité des Géométries « Qu’est-ce que la recherche en mathématiques aujourd’hui? ».

8 Edgar Morin, Réforme de pensée et transdisciplinarité, Communication au Congrès International «Quelle Université pour demain ? Vers une évolution transdisciplinaire de l’Université (Locarno, Suisse, 30 avril – 2 mai 1997) » ; texte publié dans Motivation, N° 24, 1997.

9 Jean-Louis Boissier, « Pratique didactique chez Brecht, Kowalski, etc. », blog de la faculté de l’université de Vincennes « Vincennes’70S »,
http://www.rvdv.net/vincennes/.

10 Du logiciel libre au hack social, 2010, Nathalie Magnan, Conférence à l’Observatoire des nouveaux médias.

11 N.Katerine Hayles, Parole, écriture, code, Les Presses du Réel, Labex, 2015, p.

12 Je fais ici référence au titre de la performance de « Living Cinema » de Pierre Hébert et Bob Ostertag,
Between Science and Garbage, 2001.

13 J’emprunte ce terme à Antoinette Rouvroy qui a été évoqué au cours d’un entretien avec Bernard Stiegler. Nice Ulmi, « Comment survivre à la disruption », Le Temps, mai 2016.

14 Nice Ulmi, entretien avec B.Stiegler « Comment survivre à la disruption », Le Temps, mai 2016.

15 Guy Babord, étudiant en philosophie politique, témoignage en marge des manifestations contre la Loi Travail.